Mon voisin m’a remerciée d’un geste un matin de mars, en sortant de l’ascenseur. Je ne l’ai pas reconnu sur le moment. J’ai cherché le soir même, et j’ai compris que merci en langue des signes était l’un des gestes les plus simples qui soient, et que je venais de passer à côté d’un échange parce que je ne l’avais jamais regardé.
Merci en langue des signes : le geste et ses variantes
La main part du menton, doigts joints, paume vers soi, et s’avance vers l’interlocuteur en s’ouvrant légèrement. Le mouvement est court. Le regard compte autant que la main : un merci signé sans contact visuel passe pour distrait, exactement comme un merci marmonné en français.
J’ai vu décrite une variante à deux mains, employée pour un remerciement appuyé, et une version très réduite, presque un effleurement du menton, qui sert dans les échanges rapides. Les trois existent, elles ne s’opposent pas. Ce qui varie, c’est l’intensité, un peu comme entre « merci », « merci beaucoup » et un hochement de tête accompagné d’un sourire.
Les quatre autres gestes que j’utilise le plus
Bonjour se forme main ouverte près de la tempe, qui s’écarte vers l’avant. Le geste ressemble à un salut militaire adouci, et il est repris tel quel dans la plupart des supports d’apprentissage que j’ai consultés.
Oui se signe le poing fermé qui bascule vers le bas depuis le poignet, comme une tête qui acquiesce. Non utilise deux doigts qui se referment sur le pouce, avec un mouvement latéral. Les deux s’accompagnent presque toujours de l’expression du visage correspondante, et c’est précisément ce que j’oubliais au début : en LSF, le visage fait partie de la phrase, il n’est pas un ornement.
Désolé se trace poing fermé, en cercle sur la poitrine. Je l’ai utilisé plus souvent que les quatre autres réunis pendant mes premiers mois, pour m’excuser de ne pas suivre.
Ce que j’ai compris de travers pendant des semaines
Je croyais qu’il suffisait d’aligner des signes dans l’ordre des mots français. C’est faux, et c’est l’erreur la plus répandue chez les entendants qui commencent. La LSF organise la phrase autrement : le cadre d’abord, l’action ensuite. On pose le lieu, le moment, puis ce qui s’y passe.
Pour un échange de politesse, cette différence se voit peu, et c’est pourquoi les premiers gestes donnent une fausse impression de facilité. Dès qu’une phrase dépasse trois signes, la grammaire reprend ses droits. Les documents pédagogiques publiés par les associations de personnes sourdes insistent tous sur ce point, et j’ai mis du temps à le prendre au sérieux.
Deuxième chose comprise tard : l’expression du visage porte la négation, l’interrogation et l’intensité. Signer correctement avec un visage neutre produit l’équivalent d’une phrase française dite sur un ton monocorde, dont on ne sait pas si c’est une question ou une affirmation.
Attirer l’attention avant de signer
Voilà ce que je n’avais vu décrit nulle part et qui s’est avéré plus utile que les cinq gestes réunis : il existe une façon correcte de demander l’attention de quelqu’un qui n’entend pas, et plusieurs façons de s’y prendre mal.
La méthode courante consiste à agiter la main dans le champ de vision de la personne, sans la lui coller sous le nez. Si elle regarde ailleurs, une tape légère sur l’épaule ou sur le bras fonctionne. Sur l’épaule, pas dans le dos : un contact hors du champ de vision surprend et met mal à l’aise. On attend ensuite que le regard arrive avant de commencer à signer, ce qui semble évident et que j’oubliais systématiquement, lançant ma phrase avant que mon interlocuteur ait levé les yeux.
Dans une pièce, taper du pied sur un plancher ou allumer et éteindre la lumière constituent des signaux collectifs acceptés. J’ai assisté à une réunion associative où quelqu’un a actionné l’interrupteur deux fois pour demander le silence, et où tout le monde s’est tourné d’un bloc. Le geste m’a paru brutal sur le moment, il est banal dans ce contexte.
À l’inverse, crier le prénom de quelqu’un qui ne vous entend pas, insister à distance ou passer par une tierce personne produit l’effet opposé. Cela se comprend sans explication, et pourtant c’est la réaction réflexe de la plupart des entendants, moi comprise les premières fois.
Où apprendre ces gestes sans se tromper
La vidéo vaut mieux que l’image fixe, pour les mêmes raisons que pour l’alphabet manuel : un geste comporte un mouvement, une orientation et un point de départ que la photographie écrase. J’ajoute un critère qui m’a servi de filtre : je privilégie les ressources où la personne qui signe est sourde ou signante de longue date, plutôt que les contenus produits par des entendants débutants, qui circulent beaucoup et contiennent des approximations.
La Fédération Nationale des Sourds de France et les associations départementales recensent des ateliers d’initiation, parfois gratuits, souvent sur une demi-journée. Le portail public Mon parcours handicap oriente aussi vers les structures locales, ce qui est utile quand on ne sait pas par où commencer dans sa propre ville.
À quoi servent cinq gestes
Pas à converser. Cinq gestes ne font pas une langue, et je préfère l’écrire que le laisser croire. Ils servent à autre chose : à signaler qu’on a fait un pas. Mon voisin a changé d’attitude le jour où j’ai répondu à son merci par un merci. Il ne s’est pas mis à me signer des phrases, il a simplement ralenti son débit et accepté de répéter.
C’est un effet social plus que linguistique, et il ne faut pas le surestimer. Mais il existe, et il coûte une soirée d’apprentissage.
Il y a un revers que je préfère signaler. Apprendre cinq gestes expose au risque de croire qu’on sait, et de signer trop vite à quelqu’un qui devra décoder une production approximative par politesse. Plusieurs personnes sourdes racontent cette fatigue-là : celle d’encourager des entendants bien intentionnés dont les signes restent flous. La bonne attitude, d’après ce que je lis, consiste à utiliser ces gestes et à repasser à l’écrit ou au geste naturel dès que la phrase dépasse leurs limites, sans faire durer l’exercice.
Et puis les gestes de politesse ne règlent pas la question de fond, qui est celle de l’accès. Un rendez-vous administratif, un échange au guichet, une réunion de travail demandent autre chose qu’un bonjour signé. Les dispositifs qui existent pour cela, interprétation, transcription écrite instantanée, visio-interprétation, relèvent d’un autre sujet que je creuserai à part. En attendant, un papier et un stylo restent la solution la plus accessible, et la moins humiliante quand elle est proposée sans gêne. Pour la question du matériel et de ce qu’il permet, j’ai écrit une note séparée sur les grandes familles d’appareils auditifs.
Si vous avez appris d’autres gestes utiles au quotidien, ou si une de mes descriptions ne correspond pas à ce qu’on vous a montré, dites-le moi. Les variantes régionales existent en LSF comme dans toute langue vivante, et je préfère les signaler que les ignorer.