Vingt minutes sur la lettre R. C’est le temps qu’il m’a fallu, un dimanche de novembre, pour comprendre que l’image de l’alphabet langue des signes que j’avais imprimée était vue du côté du lecteur, pas du côté de celui qui signe. Je refaisais le geste en miroir depuis le début. Personne ne prévient de ça.
Ce que recouvre l’alphabet langue des signes
Le mot savant est dactylologie. Il s’agit d’épeler un mot en formant chaque lettre avec une seule main, en général la main dominante, à hauteur du buste. Vingt-six configurations, une par lettre de l’alphabet latin, auxquelles s’ajoutent des variantes pour les lettres accentuées dans certains usages.
Ce point mérite d’être posé tout de suite, parce que je l’ai moi-même mal compris au départ : la dactylologie n’est pas la langue des signes française. C’est un outil à l’intérieur de la LSF, au même titre que l’alphabet latin n’est pas le français. La LSF a sa grammaire, son espace, ses expressions du visage qui portent une partie du sens. Épeler sert quand un signe n’existe pas ou n’est pas connu : un nom propre, un nom de rue, une marque, un terme technique récent.
Les documents pédagogiques de l’INJS que j’ai consultés présentent la dactylologie dès les premières séances, mais toujours encadrée de cette précision. Une personne qui ne connaîtrait que l’alphabet ne communique pas en LSF. Elle sait épeler, ce qui est déjà utile et reste très lent.
Les lettres qui posent problème, et pourquoi
Après quelques semaines de pratique seule devant un miroir, j’ai repéré les mêmes quatre difficultés qui reviennent chez tous les débutants dont j’ai lu les retours.
Le R et le U se ressemblent beaucoup : deux doigts tendus dans les deux cas, croisés pour l’un, serrés pour l’autre. Vus de face et à vitesse normale, ils se confondent facilement. Le M et le N se distinguent par le nombre de doigts repliés sur le pouce, trois contre deux, ce qui est presque invisible si la main est trop loin ou mal orientée. Le G et le H impliquent une orientation de la paume que les illustrations rendent mal, parce qu’une image fixe ne montre pas d’où l’on regarde. Enfin, le J et le Z demandent un mouvement : la main trace la lettre dans l’air. Une photographie ne peut pas les représenter, et c’est précisément là que la plupart des planches imprimées échouent.
Mon erreur du dimanche de novembre venait de là. Les planches diffusées en ligne alternent entre deux points de vue sans toujours l’indiquer, et quand on apprend seul, rien ne signale qu’on s’est trompé de côté.
Comment je m’y suis prise
J’ai procédé par petits paquets plutôt que d’avaler les vingt-six lettres d’un coup. Cinq lettres par séance, une séance tous les deux jours, et à chaque fois une reprise rapide des précédentes. Au bout de trois semaines, l’alphabet complet était en place, avec une vitesse ridicule mais une forme correcte.
Ce qui a changé les choses, c’est d’épeler des mots qui me servaient. Mon prénom d’abord, puis celui de mon voisin, puis le nom de ma rue. Une liste abstraite de lettres ne tient pas en mémoire ; un prénom qu’on va utiliser le lendemain, oui. J’ai aussi pris l’habitude d’épeler mentalement les plaques de rue en marchant, ce qui doit avoir l’air étrange de l’extérieur, et qui fonctionne.
Un dernier point, découvert tard : la main qui épelle ne bouge pas de place entre les lettres. Elle reste à hauteur d’épaule, du côté dominant, et ce sont les doigts qui changent. Je faisais danser ma main dans tous les sens pendant mes premières semaines, ce qui rend la lecture pénible pour l’interlocuteur.
Les ressources qui m’ont servi
Les supports vidéo l’emportent largement sur les planches imprimées, pour une raison simple : ils montrent le mouvement et le point de vue. Les ressources mises en ligne par les associations de personnes sourdes sont souvent gratuites et conçues par des personnes dont la LSF est la langue première, ce qui n’est pas le cas de toutes les applications du marché. La page de l’Institut national de jeunes sourds de Paris donne un point d’entrée fiable vers ce type de matériel.
J’ai également essayé deux applications mobiles. L’une proposait un quiz de reconnaissance qui m’a été utile pour la vitesse ; l’autre mélangeait des signes de plusieurs langues sans le préciser, ce qui m’a fait apprendre trois lettres fausses avant que je m’en rende compte. Je n’en nomme aucune, parce que les deux ont pu changer depuis.
Lire l’alphabet, un exercice à part entière
Former les lettres et les reconnaître sont deux compétences distinctes, et la seconde m’a demandé trois fois plus de temps que la première. Produire un geste, on le fait à son rythme. Lire celui de quelqu’un d’autre, on le subit au sien.
Une personne habituée épelle à une vitesse qui m’a d’abord paru irréelle. Les lettres s’enchaînent sans pause marquée, et le cerveau doit segmenter tout seul. J’ai réglé ce problème avec une méthode que je n’ai lue nulle part et qui m’a servi : regarder des vidéos d’épellation en les ralentissant à soixante-quinze pour cent, puis remonter progressivement. Au bout de deux mois, la vitesse normale est devenue lisible pour les mots courts.
Un détail compte beaucoup à la lecture : on ne fixe pas la main. On regarde le visage, et la main reste dans la vision périphérique. C’est contre-intuitif et c’est ce que font les personnes signantes, pour une raison de fond : en LSF, le visage porte une partie du message, et quelqu’un qui scrute les doigts rate tout le reste. J’ai dû me forcer pendant des semaines avant que cela devienne naturel.
Dernier obstacle, les noms propres étrangers. Épeler « Ravenscroft » demande de tenir onze configurations d’affilée sans perdre le fil, et c’est là que ma mémoire de travail rend les armes. Les personnes expérimentées découpent en groupes de trois ou quatre lettres, avec une micro-pause entre les groupes. Cette astuce vaut à la production comme à la lecture.
Ce que l’alphabet ne résout pas
Savoir épeler donne une fausse impression de progression. J’ai connu ce moment où, l’alphabet acquis, j’ai cru pouvoir tenir une conversation. En réalité, épeler chaque mot d’une phrase prend un temps considérable et fatigue tout le monde. Les personnes sourdes que j’ai lues là-dessus le disent sans détour : une conversation entièrement épelée est l’équivalent d’un échange écrit lettre par lettre.
La suite logique, ce sont les signes du quotidien, ceux qui reviennent dans toutes les interactions courtes. J’y reviens dans ma note sur les premiers signes du quotidien, et la question du point de départ se pose aussi dans celle sur l’idée d’une langue des signes universelle.
Je continuerai à mettre cette note à jour si je trouve de meilleures ressources. Et si vous avez appris autrement, ou si vous butez sur une lettre que je n’ai pas citée, votre retour m’intéresse : il y a de fortes chances que d’autres butent au même endroit.