J’ai mis du temps à comprendre la différence, et je pense que je ne suis pas la seule. Pendant des années, j’ai cru qu’une langue des signes universelle existait quelque part, et que les personnes sourdes de Tokyo, de Rouen et de Buenos Aires pouvaient se parler sans effort. C’est faux, et la façon dont cette idée s’est installée en dit long.
Pourquoi la langue des signes universelle n’existe pas
Il existe des centaines de langues des signes dans le monde, et elles ne sont pas des traductions gestuelles des langues orales qui les entourent. La LSF, la langue des signes américaine, la langue des signes britannique et la langue des signes japonaise ont chacune leur vocabulaire, leur grammaire et leur histoire.
Le détail qui m’a convaincue : les langues des signes américaine et britannique sont mutuellement peu compréhensibles, alors que les deux pays parlent anglais. Mieux, la langue des signes américaine partage une partie de ses racines avec la LSF, pour une raison historique précise. Un enseignant venu de Paris au début du dix-neuvième siècle a participé à la fondation de l’enseignement des sourds aux États-Unis, et il a emporté la langue avec lui. La parenté suit la circulation des écoles, pas celle des frontières linguistiques orales.
Même à l’intérieur de la France, des variantes régionales subsistent. Un signe courant à Marseille peut différer de celui employé à Lille, comme le vocabulaire du pain varie d’une région à l’autre. Les répertoires en ligne signalent parfois ces variantes, parfois non, ce qui m’a valu quelques confusions au début.
D’où vient la croyance
Trois mécanismes se cumulent, et j’ai mis du temps à les démêler.
Le premier tient à l’iconicité. Certains signes ressemblent à ce qu’ils désignent : boire, manger, dormir, maison. Un entendant qui en croise trois ou quatre en conclut que la langue entière fonctionne par mime. En réalité, la proportion de signes transparents est faible, et elle s’effondre dès qu’on quitte le concret. Rien dans le geste pour « justice », « hier » ou « peut-être » ne ressemble à son référent.
Le deuxième vient de la confusion avec le geste spontané. Deux personnes sans langue commune finissent toujours par se débrouiller par gestes, dans une rue ou un marché. Cette débrouillardise est universelle, et elle n’est pas une langue. Elle ne permet ni de raconter un souvenir, ni de poser une condition, ni d’exprimer un doute.
Le troisième est plus gênant. Longtemps, les langues des signes ont été traitées comme des codes rudimentaires plutôt que comme des langues à part entière. En France, leur usage a été écarté de l’enseignement pendant près d’un siècle après le congrès de Milan de 1880, et il a fallu attendre 2005 pour que la loi reconnaisse la LSF comme une langue à part entière. Quand une langue est considérée comme un bricolage gestuel, l’idée qu’elle soit la même partout coule de source.
L’International Sign, le cas qui complique tout
Il existe pourtant quelque chose qui ressemble à une langue de contact : l’International Sign, parfois appelé Gestuno. On l’emploie dans les congrès internationaux de personnes sourdes, aux Deaflympics, dans les réunions des fédérations.
Ce n’est pas une langue au sens plein. L’International Sign s’appuie sur un vocabulaire restreint, emprunté à plusieurs langues des signes, et sur un usage massif de l’iconicité et de l’espace. Il fonctionne entre personnes déjà signantes, qui savent négocier le sens en temps réel. Un débutant n’y accède pas plus facilement qu’à une langue des signes nationale.
Son existence nourrit paradoxalement le malentendu : des vidéos de congrès montrent des gens de vingt pays qui se comprennent, et l’on en conclut à l’universalité. Ce qu’on y voit, c’est un travail d’ajustement permanent entre locuteurs expérimentés.
Ce que cela change quand on apprend
Une conséquence pratique, et elle m’a coûté quelques semaines. Les ressources d’apprentissage en ligne sont majoritairement anglophones et enseignent la langue des signes américaine. Les vidéos sont nombreuses, bien produites, et souvent mieux référencées que leurs équivalents français. Apprendre dessus en croyant apprendre la LSF revient à étudier l’italien pour parler à son voisin espagnol.
J’ai moi-même retenu trois signes américains avant de m’en apercevoir, parce qu’une application que j’utilisais mélangeait les deux sans le dire. Le filtre que j’applique depuis est simple : vérifier sur chaque ressource que la mention LSF ou langue des signes française figure explicitement, et se méfier des contenus qui parlent de « langue des signes » sans préciser laquelle. Le point s’applique aussi à l’alphabet manuel, dont la version américaine se forme d’une main comme la française mais diffère sur plusieurs lettres, et aux gestes du quotidien.
La reconnaissance de la LSF par la loi française de 2005 a eu des effets concrets sur l’enseignement et sur l’accès aux services publics. Le portail Mon parcours handicap recense ce qui en découle, et c’est une meilleure porte d’entrée que les pages généralistes.
Ce que partagent quand même les langues des signes
Dire qu’elles sont toutes différentes ne signifie pas qu’elles n’ont rien en commun, et la nuance m’a demandé un moment pour tenir debout.
Elles partagent un mode : le canal visuel et gestuel impose des contraintes identiques partout. Toutes utilisent l’espace devant le signeur pour placer des référents et les rappeler ensuite, toutes se servent du visage pour marquer la question, la négation et l’intensité, toutes disposent de procédés pour décrire une forme ou un mouvement avec précision. Un linguiste reconnaît ces mécanismes dans n’importe laquelle d’entre elles.
Il en découle un fait souvent rapporté et qui m’a d’abord paru contradictoire : deux personnes sourdes de pays différents établissent un contact plus vite que deux entendants sans langue commune. Elles ne se comprennent pas d’emblée, mais elles savent négocier, montrer, décrire, reformuler. Cette compétence de contact s’acquiert en pratiquant une langue visuelle, et les entendants ne l’ont pas.
Voilà la formulation la plus juste que j’aie trouvée : ce qui est universel n’est pas la langue, c’est l’aptitude à faire tomber la barrière plus rapidement. Ce n’est pas la même chose, et confondre les deux est précisément l’origine du malentendu.
Une question qui en cache une autre
Quand on me demande si la langue des signes est universelle, la question sous-jacente est presque toujours : est-ce que c’est une vraie langue ? La réponse tient en une observation. Une langue universelle serait le signe d’un code artificiel, conçu d’un bloc par quelqu’un. La diversité des langues des signes prouve l’inverse : elles sont nées dans des communautés, elles ont évolué, elles se sont séparées et mélangées au gré des écoles et des migrations.
Autrement dit, l’absence d’universalité est la meilleure preuve de leur statut de langues vivantes. C’est le point que j’aurais aimé qu’on me dise dès le début, et qui a changé ma façon de regarder le sujet.
Je continuerai à suivre ce sujet et à corriger cette note si je découvre que j’ai simplifié un point d’histoire. Si vous connaissez des variantes régionales de LSF que je n’ai pas mentionnées, elles m’intéressent.